Il y a, dans presque chaque famille franco-africaine, une histoire de projet immobilier qui a mal tourné. Un terrain acheté à distance qui appartenait déjà à quelqu’un d’autre. Un acompte versé à un intermédiaire devenu injoignable. Une maison en construction dont les fondations se sont arrêtées au troisième virement. Ces récits ne relèvent pas de l’anecdote : ils décrivent le coût réel du manque d’information fiable sur un marché immobilier pourtant en pleine expansion. C’est précisément ce problème que s’est donné pour mission de résoudre Keur-Immo, plateforme d’annonces immobilières présente aujourd’hui dans une douzaine de pays d’Afrique francophone.
On la présente souvent comme « le SeLoger de l’Afrique de l’Ouest ». La comparaison est commode et pas fausse dans l’intention, mais elle mérite d’être précisée. Les grands portails immobiliers européens se sont développés dans des marchés déjà normés : mandats écrits, agences réglementées, diagnostics obligatoires, notaire en bout de chaîne. Leur travail a consisté à mettre en ligne une organisation qui existait déjà. En Afrique de l’Ouest, une partie de cette organisation reste à construire. Un portail n’y est donc pas seulement un outil de diffusion : il devient un acteur de structuration du secteur.
Un marché qui se transforme plus vite que ses outils
Qui n’a pas mis les pieds à Dakar depuis dix ans ne reconnaîtrait pas la ville. Diamniadio est sortie du sable, le VDN s’est prolongé, les Almadies et Ngor se sont densifiées à la verticale, et la petite côte, de Saly à Somone, s’est couverte de programmes neufs. Abidjan connaît une dynamique comparable avec Cocody, Bingerville ou Songon. Douala, Cotonou, Lomé, Bamako suivent, chacune à son rythme.
Derrière ces chantiers, trois forces convergent. Une urbanisation rapide, d’abord, qui concentre chaque année des centaines de milliers de nouveaux habitants dans les capitales. Une classe moyenne ensuite, qui accède au crédit et à la propriété. Une diaspora enfin, dont les transferts financiers vers le continent dépassent largement l’aide publique au développement, et dont une part significative se dirige vers la pierre.
Cette demande est réelle, souvent solvable, fréquemment pressée. Ce qui lui manquait, c’était un canal de rencontre avec l’offre autre que le bouche-à-oreille. Un promoteur qui livre quarante logements à Mbour n’avait, il y a encore peu, aucun endroit évident pour les rendre visibles à un acheteur installé à Nantes ou à Montréal. Un propriétaire de Yoff qui met en location un meublé dépendait entièrement de son cercle immédiat. Résultat : des biens qui restent vacants d’un côté, des acheteurs qui ne trouvent rien de l’autre, et une inefficacité de marché que tout le monde paie.
Nicolas Luraschi : un parcours entre référencement et terrain

Keur-Immo n’est pas né d’une étude de marché. Il est né d’une rencontre entre un métier et un terrain.
Nicolas Luraschi vient du digital. Référencement naturel, acquisition de trafic, stratégie de contenu : un métier qui consiste à comprendre comment les gens cherchent, ce qu’ils tapent dans un moteur de recherche, et pourquoi certaines pages répondent à leur intention quand d’autres passent à côté. C’est une compétence peu visible, mais décisive quand on veut construire quelque chose qui doit être trouvé avant d’être utilisé.
Son installation au Sénégal a fourni l’autre moitié de l’équation. En cherchant d’abord à se loger, puis en observant le fonctionnement du marché local, il fait un constat assez simple : la demande existe, l’offre aussi, mais elles se cherchent dans un désordre coûteux. Les annonces circulent sur des supports qui ne sont pas conçus pour cela — groupes WhatsApp de deux cents personnes, publications Facebook sans prix ni photo exploitable, panneaux manuscrits sur les murs. Personne ne peut vérifier qui publie quoi. Un même appartement apparaît sous trois prix différents selon l’intermédiaire consulté.
Il lance Keur-Immo en 2022, en partant du Sénégal. Le nom n’est pas anodin : « keur » signifie maison en wolof. Il dit quelque chose de la méthode retenue, qui n’a pas consisté à plaquer un modèle européen sur un marché africain, mais à construire un outil qui parle la langue du terrain. L’expansion s’est faite pays par pays, progressivement, plutôt que par une conquête simultanée de tout le continent francophone. Aujourd’hui revenu en France, où il exerce également dans l’immobilier, Nicolas Luraschi continue de piloter la plateforme au quotidien.
Le vrai produit, ce n’est pas l’annonce : c’est la confiance
Il faut nommer clairement ce qui bloque l’immobilier ouest-africain. Ce n’est pas la pénurie d’annonces. C’est le déficit de confiance.
Un acheteur de la diaspora qui envoie un acompte depuis la France pour un terrain qu’il n’a jamais vu prend un risque considérable. Les doubles ventes, les titres fonciers contestés, les « frais de visite » réclamés par des intermédiaires fantômes, les photos empruntées à des annonces marocaines ou espagnoles : ces pratiques sont assez répandues pour que la méfiance devienne le réflexe par défaut. Et cette méfiance a un prix. Elle fait renoncer des acheteurs solvables. Elle pénalise en premier lieu les professionnels sérieux, noyés dans une masse d’annonces invérifiables.
C’est sur ce terrain que Keur-Immo s’est positionné, et c’est ce qui sépare une plateforme d’un simple mur d’annonces. Les professionnels qui publient sont identifiés. Les annonces font l’objet d’une modération. Les biens fantaisistes, dupliqués, ou manifestement recyclés sont écartés. Un utilisateur qui prend contact sait à qui il s’adresse. Vu de France, cela paraît élémentaire. Sur place, cela change la nature de la transaction.
L’effet est cumulatif, et c’est là que réside la valeur de long terme. Plus les acteurs sérieux publient, plus les acheteurs viennent ; plus les acheteurs viennent, plus il devient coûteux pour un intermédiaire douteux de rester en dehors des règles du jeu. La plateforme cesse alors d’être un canal parmi d’autres pour devenir une norme de marché.
Le Sénégal comme point de départ
Le choix du Sénégal pour démarrer relevait d’une logique assez claire. Marché mature à l’échelle régionale, forte présence de la diaspora, tissu d’agences déjà constitué à Dakar, stabilité institutionnelle : les conditions étaient réunies pour éprouver sérieusement le modèle avant de l’étendre.
Le résultat est visible aujourd’hui. Une part importante des acteurs du secteur au Sénégal — agences immobilières établies, promoteurs, gestionnaires de biens, courtiers indépendants — publient régulièrement sur Keur-Immo. Ils ne le font pas par adhésion à un projet, mais parce que la plateforme leur apporte des contacts qualifiés, y compris depuis l’Europe et l’Amérique du Nord, ce qu’aucun groupe de discussion ne permettra jamais. La logique est purement économique, et c’est ce qui la rend solide.
Cette base sénégalaise a ensuite servi de socle à l’extension vers la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Bénin, le Togo, le Mali et les autres marchés couverts. Avec chaque fois le même travail de fond, invisible pour l’utilisateur mais déterminant : cartographier les quartiers, comprendre les découpages administratifs locaux, savoir qu’à Abidjan personne ne cherche « Cocody » mais « Riviera Palmeraie » ou « Angré 8e tranche ». Ce niveau de granularité géographique conditionne la pertinence des résultats, donc l’usage réel de la plateforme, donc sa crédibilité auprès des professionnels.
Ce que cela change, vu depuis la France
Une part non négligeable des transactions immobilières ouest-africaines se décide en France. Familles qui construisent au pays, actifs qui préparent un retour, investisseurs qui diversifient hors de l’Hexagone, retraités qui envisagent une résidence sur la côte sénégalaise. Ces projets se heurtent presque toujours aux deux mêmes obstacles : l’information est difficile d’accès, et l’interlocuteur difficile à valider.
Une plateforme comme Keur-Immo réduit cette asymétrie d’information. Elle ne remplace évidemment ni le déplacement sur place, ni la vérification juridique d’un titre foncier, ni l’accompagnement par un professionnel local. Mais elle permet de commencer à chercher sérieusement : comparer des ordres de prix par quartier, se faire une idée réaliste d’un budget, et surtout identifier des interlocuteurs traçables plutôt que de partir d’un numéro reçu par message. Pour un marché encore jeune, ce n’est pas un détail.
La digitalisation de l’immobilier africain n’en est qu’à ses débuts. Les plateformes qui compteront dans dix ans ne seront pas nécessairement celles qui auront agrégé le plus grand nombre d’annonces, mais celles qui auront compris que leur véritable produit s’appelle la fiabilité.



